Congo Hold-up: Les caisses de la présidence renflouées par une entreprise privée

La société alimentaire Egal, contrôlée par l’entourage de Kabila, a été abreuvée de millions de dollars de fonds publics

(Paris, le 29 novembre 2021) Egal, une entreprise alimentaire congolaise importante, a versé 3,34 millions de dollars sur le compte de la Présidence de la République démocratique du Congo (RDC) via la BGFIBank lorsque Joseph Kabila était président, a révélé aujourd’hui la Plateforme de Protection des Lanceurs d’Alerte en Afrique (PPLAAF). Cette révélation s’inscrit dans le cadre des enquêtes « Congo Hold-up ».

Les dirigeants de la société ont précédemment nié agir pour le compte de Kabila.

Le paiement du 23 décembre 2013 sur le compte de la présidence s’ajoute toutefois aux 21,2 millions de dollars de fonds suspects et aux 3,3 millions de dollars de fonds publics virés à Port de Fisher, une société contrôlée majoritairement par Kabila.

Des fonds publics ont également permis à l’ancien président d’approvisionner ses vastes propriétés privées en animaux sauvages - dont des girafes, des éléphants et des zèbres - importés de Namibie.

Le projet d’investigation Congo Hold-up se fonde sur la plus grande fuite de documents sensibles du continent africain à ce jour. Le projet a été initié par PPLAAF et Mediapart, et coordonné avec le réseau European Investigative Collaborations (EIC). Les enquêtes ont été menées par 19 médias et cinq ONG.

Ces révélations sur les paiements à la présidence figurent également dans un nouveau documentaire de BBC Africa Eye, « Les millions manquants du Congo ».

Le porte-parole de l’actuel gouvernement congolais a déclaré que la ministre de la Justice avait « donné injonction aux fins d’enquête et de poursuites », à la suite des révélations de Congo Hold-up selon lesquelles Kabila, sa famille et ses associés avaient détourné au moins 138 millions de dollars des institutions les plus importantes du pays, dont la Banque centrale, la Commission électorale nationale et la société minière publique, Gécamines. Les transactions en question ont toutes eu lieu au sein de la branche de la BGFI en RDC, qui appartenait en partie à la sœur de Kabila et qui était alors dirigée par son frère adoptif, Francis Selemani.

Le chef de la lutte contre la corruption en RDC, Jules Alingete, a déclaré à Congo Hold-up qu’Egal devait être au courant du détournement des fonds de la Banque centrale. Il a déclaré que la BGFI appartient à un « groupe mafieux » et que « ce qui s’est passé est inacceptable ». Dans une lettre adressée plus tôt dans l’année à Egal, publiée en ligne, il avait exonéré la société.

« Ces nouvelles révélations soulignent encore une fois le rôle de l’ancien président et de son entourage dans le pillage de la RDC », a déclaré Henri Thulliez de PPLAAF. « Des enquêtes officielles au niveau national et international sont indispensables pour déterminer comment un tel vol a été possible, et pour s’assurer que de tels actes ne se répètent jamais ».

Le paiement à la Présidence

Egal – déjà au cœur d’un rapport de PPLAAF « Une histoire poiss(onn)euse : les amis du Président et le pillage d’une nation affamée » - a reçu 43 millions de dollars de la Banque centrale le 29 novembre 2013. Ces fonds ont atterri sur un « compte de dépôt » et étaient censés servir de garantie pour un prêt. Moins d’un mois plus tard, le 23 décembre, Egal a transféré 3,34 millions de dollars de ce compte de dépôt à la Présidence.

Les documents de la BGFI montrent qu’avant l’arrivée des 3,34 millions de dollars d’Egal, le compte de la Présidence affichait un découvert important. Le directeur financier de la Présidence, Emmanuel Adrupiako, avait en effet retiré de ce compte 2,82 millions de dollars en espèces, entre le 23 et le 27 mai 2013. Les retraits ont exposé le compte de la Présidence à un découvert de 2,97 millions de dollars – un découvert maintenu jusqu’à la réception des 3,34 millions de dollars d’Egal sept mois plus tard.

Dans un e-mail du jour même, le directeur des opérations de BGFIBank RDC, Moreau Kaghoma, écrit à un supérieur : « Nous avons exécuté la demande de virement de USD 3.340.000 de EGAL vers la Présidence ».

Un document de la BGFI - concernant un prêt accordé à Adrupiako en 2014 - indique qu’il est le « directeur financier du chef de l’État », et que « son rôle consiste à gérer, planifier et organiser tout ce qui concerne les finances ». Le document indique également qu’il est l’un des fondateurs du parti politique de Kabila, le Parti du Peuple pour la Reconstruction et la Démocratie (PPRD).

Adrupiako s’est déjà retrouvé au centre d’allégations de corruption et de blanchiment d’argent. Reuters a révélé qu’en 2015, il a reçu 700 000 dollars de deux sociétés écrans des Émirats arabes unis. Ces deux sociétés étaient étroitement liées à Semlex, une entreprise belge qui avait conclu un contrat extrêmement lucratif quelques semaines auparavant : produire des passeports biométriques pour la RDC.

Adrupiako n’a pas répondu aux questions de Congo Hold-up. Son avocat a déclaré qu’il avait le devoir d’agir conformément aux lois sur la comptabilité publique « auxquels notre client était astreint en tant qu’agent public, dans l’exercice de ses fonctions d’assistant financier au Cabinet du Président de la République au moment des faits tels que décrits ».

La société de Kabila

Outre les paiements versés à la Présidence par Egal, la société Port de Fisher, contrôlée par Kabila, a reçu environ le même montant - 3,3 millions de dollars - qui ont été siphonnés de la Commission électorale nationale, de la Banque centrale et de l’Assemblée nationale entre décembre 2016 et octobre 2017. Les dossiers montrent que les fonds ont été acheminés par un compte de la BGFI qui a également été utilisé pour d’autres transactions suspectes.

Selon des documents obtenus par l’ONG The Sentry, Port de Fisher, dont l’objectif exact n’est pas clair, était détenu à 55 % par Kabila depuis novembre 2015, par le biais de sa société foncière Ferme Espoir. Mais un document de conformité interne de la BGFI datant de mi-2017 indique que la banque n’avait « aucune information sur les actionnaires et les administrateurs de la société ».

Un montant supplémentaire de 21,2 millions de dollars de fonds suspects a été acheminé à Port de Fisher, selon les informations de la BGFI : 20,1 millions de dollars du compte de la BGFI à la Banque centrale, et 1,1 million de dollars de Sinaco, une entreprise privée congolaise qui importe du ciment de Chine.

L’origine des fonds versés par le compte de la BGFI à la Banque centrale n’est pas claire, mais certains éléments - décrits dans le rapport de PPLAAF sur Egal - indiquent que le compte était possiblement alimenté par la Banque centrale elle-même, qui en assurait la surveillance.

Sinaco a nié avoir effectué sciemment des paiements à Port de Fisher. Son directeur, Tony Kapalata, a déclaré à Congo Hold-up : « S’il s’avère que, ce que vous me dites est vrai, je serais le premier à porter plainte contre la banque. »

La Banque centrale, la BGFI et Kabila ont refusé de répondre aux questions de Congo Hold-up. Dans un communiqué de presse du 24 novembre, la BGFI a toutefois déclaré qu’elle « condamne avec la plus grande fermeté les actes contraires à la loi et à l’éthique qui ont pu être commis dans le passé au sein de sa filiale BGFlBank RDC SA et dont ses préposés auraient pu éventuellement être auteurs ou complices ». L’ancien directeur des opérations de la BGFI, Kaghoma, qui n’est plus employé par la banque, n’a pas répondu aux questions du consortium, mais a déclaré que « la banque fait partie des institutions les plus normées et les plus rigoureuses ».

Egal a déclaré avoir été exonérée par les autorités congolaises du paiement de 43 millions de dollars par la Banque centrale, mais a refusé de répondre aux questions de Congo Hold-up. Elle a déclaré que l’enquête du consortium est une « campagne de déstabilisation ». Le paiement de 43 millions de dollars apparaît clairement dans les relevés bancaires de la BGFI. Le parti politique de Kabila, le Parti du Peuple pour la Reconstruction et la Démocratie (PPRD), a annoncé que les révélations étaient une « attaque politique orchestrée contre son Leader ».

PPLAAF est une organisation non gouvernementale créée en 2017 pour protéger les lanceurs d’alerte, ainsi que pour les défendre et engager des litiges stratégiques en leur nom lorsque leurs révélations traitent de l’intérêt général des citoyens Africains.

Pour plus d’informations, veuillez contacter:

  • Daniel Balint-Kurti, auteur du rapport (anglais, français) : balintkurtidaniel@gmail.com
  • Gabriel Bourdon- Fattal, chef de projet PPLAAF (anglais, français) : gabriel@pplaaf.org ou +33-6-58-01-61-96

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