Les Révélations de Deux Lanceurs D’alerte sur les Pratiques Inquiétantes d’une Banque Congolaise

Le 2 juillet 2020, des documents bancaires recueillis puis transmis par les lanceurs d’alerte Gradi Koko Lobanga et Navy Malela Mawani avaient permis à Global Witness et à PPLAAF de révéler publiquement l’utilisation d’Afriland First Bank CD par le milliardaire Dan Gertler, pour contourner les sanctions américaines à son encontre, dans le rapport « Des sanctions, mine de rien ».

Le 26 février 2021, les deux lanceurs d’alerte ont révélé leur identité, et d’autres articles d’investigation ont notamment été publiés par RFI, Bloomberg, Africa Confidential, Haaretz et Mail & Guardian.

Les investigations menées sur la base des milliers de documents récupérés par les anciens auditeurs d’Afriland First Bank CD permettent aujourd’hui de démontrer que des proches de Dan Gertler ont entrepris la conversion de millions de dollars en euros par l’intermédiaire de la banque, précisément à la suite des sanctions du Trésor américain. Ces sommes ont ensuite été transférées dans des sociétés écrans utilisées pour payer des collaborateurs et autres individus liés à Dan Gertler.

Western Financial Services, sous sanctions américaines depuis décembre 2017 et dont certains de ses bénéficiaires étaient des proches de l’homme d’affaires Israélien, est l’une de ces sociétés.

Quatre prêts en euros lui avaient pourtant été accordés du 28 septembre 2018 au 7 mars 2019 par Afriland First Bank CD, dont le dernier montant connu s’élevait à 39,5 millions d’euros. Chaque prêt permettant en définitive de rembourser le précédent de manière anticipée. Pour Gradi Koko : « Cela pourrait être ce qu’on appelle du blanchiment d’argent par autoprêt ».

Il ressort de ces opérations financières que leur intérêt résidait principalement dans l’obtention de devises en euros du fait de l’impossibilité pour Dan Gertler d’effectuer des transactions en dollars.

Bien que le cabinet d’audit PricewaterhouseCoopers (PwC), qui certifiait les comptes d’Afriland First Bank CD, ait eu connaissance de ces opérations, il a déclaré dans un rapport que les finances de la banque étaient : « conformes aux principes comptables généralement acceptés en République démocratique du Congo ». Le cabinet d’audit a cependant cessé de travailler avec la banque par la suite.

En août 2020, d’autres informations révélées par The Sentry ont démontré qu’Afriland First Bank CD a hébergé les comptes de deux hommes d’affaires nord-coréens ainsi que leur entreprise de construction en RDC malgré de strictes interdictions internationales.

Les faits remontent à la création de la société de construction Congo Aconde en 2018 par deux hommes d’affaires nord-coréens, Pak Hwa Song et Hwang Kil Su. Soumis à des sanctions internationales, les hommes d’affaires ont néanmoins réussi à ouvrir un compte bancaire libellé en dollars auprès d’Afriland First Bank CD pour leur société. Ils ont ainsi pu décrocher un contrat de construction de statues en RDC alors même que cette activité leur était explicitement interdite par des sanctions onusiennes de 2016.

Plus alarmant encore, ce compte a permis à Congo Aconde de déplacer des fonds sur le plan international alors même que les sanctions visant la Corée du Nord ont pour objectif principal de bloquer son accès au système financier international. En effet, cet accès pourrait permettre à la Corée du Nord d’engendrer des revenus à l’étranger et par la suite, de financer son programme d’armes de destruction massive. Selon The Sentry, l’accès aux services bancaires accordé à Congo Aconde par Afriland First Bank CD pourrait ainsi constituer une menace pour la paix et la sécurité internationales.

Congo Aconde n’est malheureusement pas la seule société problématique à avoir été accueillie à bras ouverts par Afriland First Bank CD.

On retrouve notamment les sociétés Minocongo et Pain Victoire dont le Directeur général et propriétaire, Saleh Assi, fait l’objet de sanctions du Trésor américain depuis décembre 2019. Selon le Gouvernement américain, cet homme d’affaires libanais aurait fourni un soutien financier à Adham Husayn Tabaja, financier désigné du mouvement libanais Hezbollah considéré comme étant une organisation terroriste.

La récente société d’exploitation forestière IFCO est également détentrice de comptes chez Afriland First Bank CD. Cette société reprend en fait l’activité de l’entreprise Cotrefor, anciennement Trans-M, qui était dirigée par Ahmed Tajeddine, un homme d’affaires également placé sous sanctions du Trésor américain en 2010. Le Gouvernement américain avait en effet considéré que les gains générés par l’entreprise, se comptant en millions de dollars, finançaient le Hezbollah.

Afriland First Bank CD n’a pas non plus hésité à héberger les comptes d’hommes politiques ou d’affaires controversés.

C’est le cas de Kirill Parinov, un avocat d’affaires russe spécialisé dans les fusions et acquisitions à l’international. Cet homme d’affaires mystérieux, que personne ne semble réellement connaître en RDC, y possède pourtant une société créée le 22 août 2019, la Riverside Projet Management et est lié à Starstone RDC dans laquelle il est associé avec l’homme d’affaires brazzavillois Serge Pereira.

Entre septembre 2018 et février 2019 et en dépit de la limitation de retrait imposée par la Banque centrale de la RDC (BCC) à 10 000 dollars, l’avocat russe est parvenu à retirer plus de 50 millions de dollars en liquide de son compte chez Afriland First Bank CD via son entreprise la Riverside Projet Management.

Selon les dires du Directeur général adjoint d’Afriland First Bank CD, Patrick Kafindo, les retraits étaient relatifs à la construction d’une corniche à Kinshasa estimée à 1,3 milliards de dollars. Cependant, d’après une source gouvernementale le projet n’avait toujours pas démarré en 2019 et les coûts liés aux travaux ne nécessitaient pas plus de 7 millions de dollars.

Le partenariat public-privé n’a d’ailleurs pas été passé entre la Riverside Projet Management et le gouvernement congolais, mais avec la société Starstone RDC, ce qui ne peut expliquer l’acceptation par Afriland First Bank CD du retrait de plus de 50 millions de dollars en liquide par Kirill Parinov.

Par ailleurs, d’autres documents bancaires d’Afriland First Bank CD fournis par les lanceurs d’alerte Gradi Koko et Navy Malela, ont permis de révéler que la somme totale de 4,4 millions d’euros avait été retirée en liquide entre le 28 décembre 2018 et le 14 janvier 2019 sur le compte du Sénat, et ce en plein processus électoral.

Le gouverneur congolais du Lualaba Richard Muyej a également pu aisément retirer plusieurs centaines de milliers de dollars en liquide de son compte à Afriland First Bank CD. Au demeurant, Richard Muyej est aujourd’hui accusé par l’Inspection générale des finances congolaise de ne pas pouvoir justifier 40% des dépenses de son cabinet.

En dénonçant ces pratiques frauduleuses et dangereuses pour l’intérêt national congolais mais également international, Gradi Koko et Navy Malela sont aujourd’hui menacés de mort en RDC et ils sont devenus avec les ONG qui les soutiennent, les cibles d’attaques continues.

Autant d’acharnement pour tenter de réduire au silence les lanceurs d’alerte ne fait que prouver l’incontestable authenticité des faits révélés. L’invraisemblance, au contraire, des fausses allégations d’Afriland, de Dan Gertler et de ses acolytes constitue quant à elle un véritable aveu d’impuissance.