Condamnés à mort pour avoir fait leur travail

Le fait pour moi de connaitre PPLAAF a eu un sérieux impact sur ma façon de voir le monde. Dans mon pays, je ne pouvais imaginer pouvoir un jour révéler les actes répréhensibles commis par des personnes qui, plutôt que de solutionner les problèmes que rencontre la population, en sont la principale cause, en spoliant et bradant les richesses du pays pour leurs intérêts égoïstes. Témoin de ces pratiques de corruption et de malversation, je ne pouvais rester insensible. Et lorsque j’ai appris qu’avec PPLAAF une opportunité inouïe se présentait à moi pour les dénoncer, j’ai saisi l’occasion pour apporter ma modeste contribution pour la préservation et la sauvegarde de l’intérêt public de mon pays.

Navy Malela      

C’est au mois de janvier 2018 que Gradi Koko Lobanga et Navy Malela Mawani ont croisé pour la première fois le magnat Israélien Dan Gertler, alors sous sanctions du Trésor Américain depuis le 21 décembre 2017, sur leur lieu de travail, la succursale congolaise d’Afriland First Bank à Kinshasa. Navy Malela avait alors déclaré à son collègue : « on va avoir des problèmes ».

Après plusieurs années au sein de la banque, ils avaient respectivement occupé les postes de Chef de mission audit interne et d’auditeur interne. Gradi Koko et Navy Malela étaient ainsi notamment chargés de contrôler les opérations et les comptes de la banque. Gradi Koko avait d’ailleurs reçu une formation mettant l’accent sur la nécessité de réaliser des enquêtes internes approfondies.

Leurs suspicions ont débuté lorsqu’entre fin 2017 et début 2018, de nouveaux comptes ont été ouverts et gérés différemment de tous les autres comptes de la banque. Plus particulièrement, ces comptes étaient stockés en dehors des archives officielles, dans le bureau du Directeur général adjoint, Patrick Kafindo.

Gradi Koko et Navy Malela ont par la suite découvert un schéma régulier de dépôts d’espèces anormalement importants, se chiffrant à plusieurs centaines de milliers voire millions de dollars ou d’euros sur ces nouveaux comptes. Depuis leurs bureaux situés au même étage que la direction, Gradi Koko et Navy Malela ont pu constater que ces dépôts coïncidaient avec la venue dans la banque de Dan Gertler ou de supposés collaborateurs.

Connaissant les risques encourus pour les banques collaborant avec des personnes morales ou physiques sous sanctions financières américaines, Gradi Koko a rapidement alerté sa direction en février 2018. Dans une lettre, il recommandait le gel des activités des comptes liés à Dan Gertler et d’autres liés à Zoé Kabila, frère de l’ancien Président de la RDC, dans l’attente d’un examen interne approfondi.

Pour toute réponse, Gradi Koko reçut une menace explicite du Directeur général adjoint l’avertissant qu’il était possible qu’il se fasse abattre à sa sortie de la banque. Ces menaces l’ont obligé, moins d’une semaine plus tard, à fuir à la hâte la RDC avec sa famille. « Je ne regrette qu’une chose : de ne pas avoir emporté plus de documents de la banque », avait déclaré Gradi Koko Lobanga dans une interview à Haaretz.

Resté en RDC, Navy Malela a quant à lui continué de réunir des informations sur les opérations suspectes jusqu’en février 2020 date à laquelle il a fui le pays lorsque sa sécurité a été menacée.

Les documents des deux lanceurs d’alerte ont permis à Global Witness et à PPLAAF de rédiger le rapport « Des sanctions, mines de rien » publié le 2 juillet 2020, et à des médias internationaux de publier de grandes enquêtes, notamment Bloomberg, Le Monde et Haaretz. Ces publications ont dénoncé les pratiques de Dan Gertler dans le secteur minier en RDC alors même qu’il était sous sanctions américaines.

En août 2020, les milliers de documents récupérés par Gradi Koko et Navy Malela ont permis d’aider The Sentry à révéler qu’Afriland First Bank CD a hébergé les comptes libellés en dollars de deux hommes d’affaires nord-coréens, Pak Hwa Song et Hwang Kil Su, ainsi que leur entreprise de construction créée en 2018, la Congo Aconde. Les deux hommes d’affaires avaient ainsi pu décrocher un contrat de construction de statues en RDC alors même que cette activité leur était explicitement interdite par des sanctions onusiennes de 2016.

De nouvelles révélations, publiées en février 2021, auxquelles ont participé Bloomberg, RFI, Haaretz, Africa Confidential, RTS, Actualite.cd et le Mail & Guardian, ont notamment confirmé qu’Afriland avait permis à des proches de Dan Gertler de convertir en liquide des millions de dollars en euros et de les placer sur des comptes d’individus ou de sociétés écran liées à M. Gertler. L’une de ces sociétés, WFS (Western Financial Services), a ainsi reçu de la banque congolaise, au moins quatre prêts d’une somme totale de 101,5 millions d’euros entre 2018 et 2019.

Afriland First Bank CD n’a pas non plus hésité à ouvrir des comptes en faveur d’hommes politiques ou d’hommes d’affaires controversés tel que Richard Muyej. Le gouverneur du Lualaba a ainsi pu aisément retirer plusieurs centaines de milliers de dollars en liquide de son compte. Au demeurant, Richard Muyej est aujourd’hui accusé par l’Inspection générale des finances congolaise, de ne pas pouvoir justifier 40% des dépenses de son cabinet.

Par ailleurs, d’autres documents bancaires fournis par les lanceurs d’alerte ont permis de révéler que la somme totale de 4,4 millions d’euros avait été retirée en liquide entre le 28 décembre 2018 et le 14 janvier 2019 sur le compte du Sénat congolais, et ce en plein processus électoral. Rappelons ici que le montant de retrait en liquide est normalement limité à 10 000 dollars par la BCC (Banque Centrale Congolaise).

D’autres sociétés sanctionnées ont eu des comptes à Afriland First Bank CD, comme les entreprises Minocongo et Pain de Ville dont le directeur général et propriétaire Saleh Assi est visé par des sanctions du Trésor américain depuis décembre 2019. Selon le Gouvernement américain, cet homme d’affaire libanais aurait fourni un soutien financier à Adham Husayn Tabaja, membre désigné du mouvement libanais Hezbollah, considéré par les Etats-Unis comme une organisation terroriste.

La société d’exploitation forestière IFCO est également détentrice de comptes chez Afriland First Bank CD. Elle reprend, en pratique, l’activité de l’entreprise Cotrefor, anciennement Trans-M, qui était dirigée par Ahmed Tajeddine, un homme d’affaires également placé sous sanctions du Trésor américain en 2010. Le Gouvernement américain avait en effet considéré que les gains générés par l’entreprise, se comptant en millions de dollars, participaient au financement du Hezbollah.

Du fait de leurs révélations, Gradi Koko et Navy Malela font aujourd’hui l’objet de multiples menaces et représailles. En effet, le 25 février, lors d’une conférence de presse tenue à Kinshasa, les avocats de la banque ont indiqué que les deux lanceurs d’alerte avaient été condamnés à mort par contumace par le Tribunal de Grande Instance de Kinshasa le 7 septembre 2020, notamment pour des faits de vol et d’association de malfaiteurs.

De sérieux doutes pèsent cependant sur la véracité de ce jugement et il se déduit des nombreux éléments mis en exergue par PPLAAF et RFI, la nature frauduleuse de cette condamnation.

En outre, les multiples convocations du père de Gradi Koko, également employé dans une branche de la banque congolaise à Lisala (environ 1 500 km de Kinshasa), démontrent encore qu’une véritable campagne d’intimidation a été mise en place. Il a ainsi été convoqué les 1er, 2 puis 4 mars 2021 au siège d’Afriland First Bank CD à Kinshasa où il y a subi de réelles pressions pour démentir les révélations de son fils.

PPLAAF salue le courage de Gradi Koko et Navy Malela qui n’ont pas hésité à se mettre en danger pour révéler des faits d’une extrême gravité, et encourage les citoyens congolais à dénoncer tout fait de corruption dont ils seraient témoins, pour qu’une nécessaire réforme du système financier congolais soit menée.