Dans les eaux troubles du Parc marin des Mangroves en République démocratique du Congo : enquête sur un écosystème en danger
Par Sonia Rolley (PPLAAF) and Josephine Moulds (TBIJ)
Dans une enquête menée par la Plateforme de Protection des Lanceurs d’Alerte en Afrique (PPLAAF) et The Bureau of Investigative Journalism (TBIJ), Kim Rebholz, ancien directeur du Parc Marin des Mangroves en République démocratique du Congo, lance l’alerte sur le pillage à grande échelle du parc.
- Le lanceur d’alerte dévoile également les représailles brutales dont sa famille et lui sont victimes.
- Notre enquête révèle l’ampleur et la diversité des formes d’exploitation, incluant une plantation de palmiers à huile de 400 hectares et un port en eaux profondes dans des zones protégées du parc, des ports utilisés pour l’exportation illégale de grumes et le trafic illégal de pétrole ainsi que des activités pétrolières menaçant gravement les mangroves et les eaux qui les alimentent.

Lorsqu’Adèle* a été entraînée de force par deux hommes armés dans sa chambre, elle se doutait de ce qui allait suivre. Elle a croisé le regard de son mari Kim Rebholz, qui tentait de protéger leur fils d’un an du canon braqué sur eux. Elle a compris que la moindre résistance pouvait leur coûter la vie. Alors, lorsqu’ils l’ont violée tour à tour, elle est restée silencieuse pour protéger sa famille.
Son mari, le franco-suisse Kim Rebholz, avait été recruté un an plus tôt, en mai 2022, par le gouvernement congolais pour protéger le Parc marin des Mangroves, une aire protégée internationalement reconnue sur la courte frange côtière de la République démocratique du Congo (RDC). Des mois plus tard, assis dans un hôtel parisien, Kim Rebholz reste hanté par cette terrible nuit. « Ils étaient venus pour moi, mais le pire est arrivé à ma femme », dit-il d’une voix presque éteinte – des crimes qui, affirme-t-il, remontent jusqu’à l’ancien président Joseph Kabila.
La Plateforme de Protection des Lanceurs d’Alerte en Afrique (PPLAAF) et The Bureau of Investigative Journalism (TBIJ) ont enquêté sur ces révélations et les menaces qui continuent de peser sur ce parc. Les forêts tropicales, en particulier les mangroves, sont des barrières essentielles contre la crise climatique grâce à leur capacité à absorber et stocker le dioxyde de carbone qui retient la chaleur dans l’atmosphère terrestre et provoque des phénomènes météorologiques de plus en plus extrêmes.
Alors que l’Amazonie, surexploitée, émet aujourd’hui davantage de CO₂ qu’elle n’en absorbe, le bassin du Congo représente désormais le plus vaste puits de carbone de la planète. Kinshasa se présente aujourd’hui comme un « pays solution » face à la crise climatique.
Kim Rebholz a cru en cette vision, il était optimiste, naïf même, il le reconnaît. « On avait beaucoup d’espoir qu’on pourrait faire du bon travail », se souvient-il. Il y a tellement cru qu’il a investi une part importante de son propre argent dans ses projets de conservation au Congo. Mais son engagement s’est rapidement heurté aux réalités du terrain.
La meilleure façon de découvrir le parc marin des mangroves, c’est par bateau. Il faut parfois se baisser pour éviter les longues racines aériennes tandis que l’on glisse à travers un labyrinthe de voies d’eau. De part et d’autre, les doigts écartés des palétuviers plongent dans l’eau, formant à la fois une nurserie pour les poissons, une barrière naturelle contre l’érosion côtière et un remarquable réservoir de carbone. C’est ici que le puissant fleuve Congo achève son voyage de 4 800 kilomètres depuis les hauts plateaux de la Zambie, avant de se jeter dans l’Atlantique.
Dans cet écosystème fragile, où les eaux salées se mêlent aux eaux douces, prospèrent les lamantins, des gros mammifères aquatiques herbivores, bien que l’on ne les aperçoive que rarement. Les tortues marines, elles, se laissent plus volontiers observer : chaque mois d’octobre, elles reviennent sur les plages de sable blanc pour y pondre leurs œufs. Leurs nids sont aussitôt protégés par les écogardes du parc, qui transfèrent les œufs dans des bassins d’incubation et veillent sur les nouveau-nés, menacés à la fois par les braconniers et la montée des eaux.
En 1992, le gouvernement du Zaïre – comme s’appelait alors la République démocratique du Congo – a classé cette zone parmi les espaces protégés par un arrêté ministériel. Peu après, son importance a été reconnue au titre de la Convention de Ramsar, qui assure une protection internationale accrue. Les marais et zones humides qui s’étendent le long de la côte sont soumis aux réglementations les plus strictes : la loi congolaise y interdit la chasse, la pêche, toute activité industrielle, agricole ou forestière, ainsi que, plus largement, « toute action susceptible de nuire au développement naturel de la faune et de la flore et plus généralement d’altérer le caractère de la réserve ».
Il se souvient de cette période comme celle où il a commencé à « marcher sur des œufs ». « En l’espace d’un mois environ, raconte-t-il, j’ai mis les pieds dans le plat. » Face à des milliers de palmiers bien alignés qui s’étendent à perte de vue, il interroge ses adjoints : «Mais ça c’est quoi exactement ? Parce que ça semble exploité… » Ces derniers étaient gênés, se souvient-il, mais ont fini par lui avouer que la plantation appartenait à la société de l’ancien président, Joseph Kabila.

Vue satellite du Parc National Marin des Mangroves à l’embouchure du fleuve Congo. Image : Visioterra, 2025. Muanda, RDC. Documents PPLAAF–TBIJ.
Kabila aura passé près de deux décennies au pouvoir avant de se retirer en 2019, à la suite d’une série de manifestations meurtrières et d’élections contestées. Accusé d’avoir influé sur le résultat et négocié un accord avec son successeur, Félix Tshisekedi, l’ancien chef d’État est resté jusqu’à récemment une personnalité influente en République démocratique du Congo.
La plantation en question, si vaste qu’elle est visible depuis l’espace, s’étend bien à l’intérieur des limites du parc. Des images satellites permettent d’identifier sans difficulté les alignements réguliers de palmiers à huile, ces silhouettes étoilées caractéristiques, sur un périmètre couvrant plus de 400 hectares. Ses fruits, de grosses grappes de noyaux rouge-orange, peuvent être utilisés dans la margarine, les shampoings et les aliments pour animaux.


Vue satellite de la plantation de palmiers à huile dans le Parc Marin des Mangroves. RDC. Source : Google, 2025.
Une visite récente sur le terrain nous a permis de confirmer que, malgré les récents déboires de l’ancien président, l’exploitation est toujours florissante. Au bord de la route, un panneau défraîchi porte les lettres « GEL », pour Grands Élevages du Bas-Congo, une société que PPLAAF et ses partenaires de l’enquête Congo Hold-Up avaient identifiée comme appartenant au président Kabila et à sa famille. Par endroits, des clôtures en fil de fer barbelé longent les rangées de ces arbres ressemblant à des ananas, qui portent de grosses grappes de noyaux rouge-orange.

Que sait-on sur GEL?
La Société des Grands Élevages du Bas-Congo (GEL) gère au moins 60 000 hectares dans la province du Kongo Central (anciennement Bas Congo). Elle est spécialisée dans l’élevage de bovins et de moutons ainsi que dans les grandes cultures. La société est notamment propriétaire de l’île de Mateba, sur le feluve Congo. Mais GEL n'est pas une simple entreprise agricole ; elle est l'une des nombreuses sociétés privées qui se sont retrouvées au centre d'un vaste détournement présumé de fonds publics en RDC sous l'ancien régime. Selon l’enquête Congo Hold-Up, Alain Wan et Marc Piedbœuf, deux proches de Joseph Kabila, ont longtemps été ses actionnaires majoritaires avant de la céder à Ferme Espoir, une société appartenant à l’ancien président et à ses enfants. Alain Wan et Marc Piedbœuf assurent aujourd’hui n’avoir plus aucun lien avec cette société.
Kim Rebholz nous remet un document du ministère de l’environnement daté de 2023, accompagné d’une carte. Celui-ci délimite la plantation avec la légende suivante : « Terrain spolié par une plantation privée de palmeraies appartenant à l’ancien chef de l’État dans le parc marin des mangrove, qui réduit considérablement la superficie du parc». Kim Rebholz affirme que, outre le fait qu’elle viole le statut protégé du parc, la plantation prive les grands mammifères d’un habitat vital et que les buffles ont presque disparu de la région.

Carte de la localisation de la « zone spoliée » du parc marin des mangroves établie par une mission du ministère de l’environnement en 2023. Source: PPLAAF-TBIJ
D’autres employés du parc, ainsi que des habitants des villages environnants, confirment ces accusations d’accaparement de terres. L’un d’eux dit sans détour : « Ça appartient toujours à Kabila, c’est à lui. Il souhaitait avant tout un élevage pour ses bœufs, mais (…) ils ont planté les palmiers, on n’y peut rien, vous voyez ? » Un ancien responsable local reconnaît, lui aussi, que cette plantation appartient à « l’ancien patron » de « l’ancien régime ».
Interrogé, l’ancien directeur général de l’Institut congolais de conservation de la nature (ICCN) qui administre l’ensemble des parcs nationaux et aires protégées, Cosma Wilungula, ne confirme ni dément la spoliation de ce terrain mais il affirme simplement que la société GEL a été rachetée par Joseph Kabila à « des anciens colons d’après l’indépendance ». « Pendant toute ma gestion, cette société n’a pas été une menace au parc et même aujourd’hui. (…) Le parc a obtenu beaucoup de faveur de l’ancien Président. Et même un appui systématique contre le braconnage qui sévissait le parc », explique-t-il encore.
Ce n’est pas la première fois que Joseph Kabila est accusé d’avoir accaparé des terres situées dans une zone protégée. En 2021, une ONG congolaise, Justicia ASBL, a publié un rapport affirmant qu’une ferme lui appartenant empiétait sur un parc national de l’est de la RDC. À la suite de la publication de ce rapport, l’organisation a reçu une convocation du tribunal pour diffamation.
La nuit même où l’affaire a été classée sans suite, « un commando composé de près de 15 personnes a escaladé les murs de la clôture, puis cassé les murs de ma maison », raconte Me Timothée Mbuya, président de l’ONG à PPLAAF dans les semaines qui ont suivi l’attaque. « Ils ont menacé ma famille avec des kalachnikovs et en ont violenté certains. Ils ont braqué une arme sur ma femme et mes enfants, ils ont fouillé toute la maison en disant que lorsque je serais retrouvé dans la maison, mon corps serait ramené à la morgue. Ils ont braqué une arme sur mon avant-dernier fils de la famille en lui disant que s’il ne disait pas où je me cachais, il allait mourir à ma place. »
L’enfant n’a rien dit et ils ont finalement quitté les lieux. Selon Me Mbuya, les assaillants étaient lourdement armés et vêtus d’uniformes militaires. Aucun d’eux n’a jamais été inquiété.
Joseph Kabila n’a pas répondu à nos demandes de commentaires. La société Grands Élevages du Bas-Congo n’a pas pu être jointe.
Avant de prendre ses fonctions, Kim Rebholz avait longuement étudié les images satellitaires de la région. C’est ainsi qu’il avait repéré un « port grumier qui crève les yeux ». Lors de l’une de ses premières patrouilles, vêtu de son uniforme de garde forestier, il s’est présenté à la grille d’entrée pour inspecter les lieux. Ce qu’il y découvrit confirma ses soupçons : un port illégal, servant de porte d’accès à l’océan Atlantique, où s’entassaient des milliers de grumes – certaines aussi hautes que les ouvriers eux-mêmes – prêtes à être exportées.
« Ce ne sont pas des essences locales, ce sont des grumes de bois (…) provenant du cœur de la forêt congolaise », affirme Kim Rebholz, la forêt qu’il s’était juré de protéger.
Le port appartient à Congo Dihao, un groupe chinois étroitement lié à une société forestière dont la réputation figure parmi les plus troubles du pays. Une étude récente, commandée par des agences internationales et congolaises de conservation, indique que « la seule grande société qui l’exploite et l’exporte [le bois de rose africain] est CONGO DIHAO (ancienne société MANIEMA UNION) », et ce, malgré l’interdiction décrétée par la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages (CITES).
Les origines de cette société renvoient directement au passé violent de la République démocratique du Congo. Selon plusieurs ONG et des documents officiels de cette société obtenus par PPLAAF, Maniema Union était liée à l’un des lieutenants les plus redoutés de l’ancien président Kabila : le général Gabriel Amisi, surnommé « Tango Four ». Aujourd’hui inspecteur général des forces armées congolaises, Amisi est sanctionné par le Royaume-Uni, l’Union européenne et les États-Unis pour sa participation à la répression violente et aux violations des droits humains sous l’ancien régime.
Blaise Mongo, militant écologiste, raconte qu’en 2018, après avoir dénoncé dans les médias les activités illégales de Maniema Union et l’implication du général « Tango Four », des soldats ont pris sa maison pour cible et enlevé son fils. « Jusqu’à ce jour, j’ai perdu mon fils », confie-t-il. « Ils continuent d’exploiter, toujours les mêmes Chinois qui étaient avec le général Tango Four et Maniema Union 2. Ils ont juste changé de nom, ils ont trouvé des nouveaux alliés politiques. »
Depuis ce port de fortune, les grumes entament un périple de plus de 11 000 kilomètres vers la Chine. Selon un rapport publié en 2023 par l’ONG Global Witness, le bois est exporté vers Wan Peng International, via un port situé près de Shanghai.
La société Congo Dihao a affirmé être propriétaire d’un port légal, pour lequel elle détient toutes les autorisations requises. Elle a en outre précisé qu’aucun lien d’affiliation n’existait avec Maniema Union.
Wan Peng International et Amisi n’ont pas répondu aux demandes de commentaires.
Après sa visite remarquée dans ce port illégal, Rebholz pense que sa deuxième erreur fut de signaler un autre port illégal – cette fois utilisé pour la contrebande de carburant. Il en avait appris l’existence à la suite d’une réunion « surréaliste » avec l’administrateur du territoire au sujet d’un projet de débarcadère sur la côte fluviale. Il se rend sur le site et constate que toutes les mangroves ont été abattues, et le terrain, désormais morcelé, sert d’entrepôt à des milliers de barils en plastique remplis de carburant.
Selon Rebholz, ce port constitue une étape clé dans le trafic de carburant de contrebande acheminé depuis une raffinerie située sur la côte nord de l’Angola jusqu’à Kinshasa, la capitale congolaise. Un cadre de Perenco, société pétrolière franco-britannique opérant dans la région, lui aurait confié que ce trafic représentait près d’un tiers du carburant vendu à Kinshasa. Rebholz décide alors d’alerter l’administrateur du territoire, soulignant les dangers posés par ce port illégal et incontrôlé, où s’amoncelaient des milliers de bidons d’essence. Perenco n’a pas commenté sur ce point.
Ses inquiétudes allaient s’avérer prémonitoires : trois mois plus tard, une explosion gigantesque ravageait le site, faisant partir en fumée quelque 8 000 barils de pétrole. Selon la presse locale, plus de trois hectares de mangroves ont été détruits.

L’incendie du port de trafic d’essence a détruit 3 hectares de Mangroves. Territoire de Muanda, RDC, 2023. Source : PPLAAF–TBIJ
Pour Rebholz, la coupe était pleine. Dressant la liste des atteintes subies par le parc – pillages, déforestation, trafic illégal –, il adressa à sa hiérarchie une lettre réclamant la création d’une commission d’enquête. Ce fut, dit-il, le tournant. « En l’espace d’un mois et demi, les représailles se sont enchaînées. »
Dans la nuit du 2 février 2023, sept hommes cagoulés, armés de machettes et de fusils, font irruption au domicile de fonction de Rebholz. Ils lui ont braqué une arme sur la tempe et ont simulé son exécution. « Tout ça s’est passé en présence de notre petit garçon », raconte-t-il. Deux des assaillants ont ensuite conduit son épouse dans leur chambre, la menaçant de mort si elle résistait.
« Je ne savais pas qu’elle avait été violée avant qu’ils ne partent », confie-t-il. « Elle était persuadée que si elle avait crié et pleuré, je me serais mis en colère et j’aurais été abattu, découpé en morceaux. »
Deux personnes employées à l’époque au parc marin des Mangroves, ainsi qu’un ancien responsable local, assurent qu’une attaque a bien eu lieu. Des éléments administratifs l’attestent également : Rebholz avait porté plainte auprès du parquet militaire. Mais après deux ans d’attente, sans qu’aucune enquête ne soit ouverte, il a renouvelé cette plainte en avril dernier. Son avocat, Me Venance Kalenga, s’est rendu au parquet, où les agents ont reconnu que le récépissé remis en 2023 à Rebholz portait bien leur cachet officiel, tout en affirmant ne trouver aucun dossier correspondant. « C’est comme s’ils avaient fait semblant d’enregistrer la plainte pour la faire ensuite disparaître par après et ne pas laisser de traces », estime l’avocat. « Il doit y avoir une influence politique ou des intérêts de hauts placés. »
L’avocat a par ailleurs appris qu’une réunion du conseil local de sécurité s’était tenue immédiatement après l’agression pour examiner le cas de Kim Rebholz. « Un des participants de la réunion m’avait informé qu’il avait même été décidé d’arrêter mon client et de l’accuser de mensonges. Heureusement, il avait déjà quitté le territoire », poursuit Me Kalenga.
Un ancien responsable local ayant exercé à cette période indique que Kim Rebholz avait été accusé d’avoir versé des fonds destinés au parc sur un compte personnel – des accusations qu’il nie catégoriquement. Le même interlocuteur reconnaît toutefois que Kim Rebholz cherchait alors à dénoncer des accaparements de terres imputés à l’entourage de l’ancien président Joseph Kabila. « Il a fait ses rapports, qui se sont avérés vrais jusqu’à aujourd’hui. C’était tellement flagrant, il fallait qu’il disparaisse », confie-t-il.
S’il confirme l’agression de la famille, l’ancien responsable local nuance toutefois son interprétation. Pour lui, ce sont «des gens qui travailleraient dans le parc et qui l’auraient fait parce qu’ils auraient eux-mêmes eu des choses à cacher par rapport à ça et qui ont reçu des moyens ».
Malgré tout, Kim Rebholz voulait poursuivre son travail. Mais lorsque les autorités lui ont indiqué qu’elles ne pouvaient plus garantir sa sécurité, il a fini par abandonner. Il a alors adressé une lettre à la ministre congolaise de l’environnement – en copie au président Félix Tshisekedi – dans laquelle il désignait ceux qu’il tenait pour responsables de la destruction du parc. Parmi eux figuraient Cosma Wilungula, ancien directeur général de l’Institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN), dont dépend le parc marin des Mangroves ; Augustin Ngumbi, représentant de la RDC auprès de la Convention sur le commerce international des espèces menacées (CITES) ; ainsi que l’ancien président Joseph Kabila.
Interrogé, Cosma Wilungula a démenti ces accusations et il a assuré que « à mon arrivée, en 2005, le Parc Marin des Mangroves était un petit lambeau de forêt qui n’était rien » et qu’il avait mené durant ses 16 années à la tête de l’ICCN des actions pour le « restaurer ». « Les déclarations de Kim sont fausses et mensongères », a-t-il ajouté rappelant qu’il avait ses fonctions avant son arrivée.
Augustin Ngumbi a quant à lui déclaré que « ces allégations sont purement inventées et fausses ». Il a ajouté qu’il n’avait pas été informé à l’époque des dénonciations faites par Kim Rebholz. Les représentants du gouvernement de la RDC, l’ICCN et le bureau du procureur n’ont pas répondu.
Bien avant que les mangroves ne soient classées en zone protégée, de grands intérêts industriels s’étaient déjà implantés dans cette région. Les premiers permis d’exploration pétrolière sur la côte congolaise ont été accordés dans les années 1960, sur un territoire recoupant en partie le périmètre actuel du parc. Ces concessions sont désormais détenues par la société franco-britannique Perenco, unique producteur de pétrole du pays, qui exploite des puits à terre et en mer.
Rebholz s’appuie une nouvelle fois sur des images satellites pour montrer l’empreinte laissée par l’entreprise sur le paysage. Selon lui, la côte congolaise ressemble désormais à un « gruyère ».
La législation en RDC interdit le brûlage systématique du méthane dégagé lors de l’extraction du pétrole. Mais Perenco a installé des torchères au sol précisément pour cela, à proximité des habitations et des champs. Des flammes nues jaillissent directement du sol, tandis que des traces manifestes de pétrole répandu sur la terre sont visibles.
Le chef d’un village voisin assure que les boues issues du forage sont déversées à proximité et se répandent dans les rivières à chaque pluie. « Ce sont dans ces rivières- là où on prend le poisson, où on prend de l’eau à boire, de l’eau aussi pour arroser nos jardins. On consomme déjà des produits toxiques », déplore-t-il, évoquant les problèmes de santé qui en découlent.
Un ancien cadre du parc estime que Perenco est le principal pollueur : « Leurs déchets toxiques, ils les jettent directement dans l’océan et même les poissons sont pollués.» Des études confirment la forte pollution des eaux côtières. L’entreprise française VisioTerra avait calculé qu’en dix ans, entre 2002 et 2012, les fuites d’hydrocarbures provenant des plateformes et des navires au large de la RDC seraient équivalentes à la moitié de la superficie de Paris.
Perenco, qui n’est pas directement cité dans cette étude, comparaît déjà devant la justice à Paris, à la suite d’une plainte déposée par l’association Sherpa et Les Amis de la Terre, pour les dommages environnementaux causés en RDC.
Rebholz dit que quand il a pris ses fonctions, Perenco était la seule source de financement du parc. Le géant pétrolier, valorisé à plusieurs milliards de dollars, fournissait du carburant pour les patrouilles et versait 60 000 dollars en 2022 pour les salaires et les activités de conservation, notamment la protection des œufs de tortues et le nettoyage des plages. Perenco a jusqu’au mois de février prochain pour répondre dans le cadre de cette procédure.
Interrogée, la compagnie pétrolière a indiqué que sa filiale française « réfute catégoriquement toutes les allégations formulées par les ONG, qu’elle juge irrecevables sur le plan procédural et, en tout état de cause, sans fondement ». Elle a ajouté qu’elle est autorisée à brûler du gaz à la torche et a rejeté l’accusation selon laquelle elle déverserait des déchets toxiques. « Les boues de forage sont traitées conformément aux normes internationales et ne présentent aucun risque pour l’environnement. En cas de contamination accidentelle du sol, celui-ci est systématiquement décapé par notre service environnemental et évacué vers une zone de récupération. », a-t-elle expliqué. Perenco a aussi déclaré que ses activités en RDC sont menées conformément à des normes environnementales strictes et qu’elle prend des mesures de précaution pour protéger les zones résidentielles contre les dangers potentiels. Elle a déclaré qu’elle « fournit un soutien financier et des services publics indispensables aux communautés locales », qu’elle est un employeur clé et qu’elle « contribue activement à la préservation de l’environnement ».

Panneau de l’entreprise pétrolière Perenco. Territoire de Muanda, RDC, 2024. Documents PPLAAF–TBIJ.
Un ancien employé du parc juge ces moyens très insuffisants : « Il faut donner la ration au garde, il faut construire les campements dans le parc, chose qui n’a jamais été fait. » Selon lui, les gardes ne peuvent pas s’opposer aux puissants qui détruisent le parc : « Nous sommes là pour protéger les espèces et la faune et la flore. Mais eux, ils ne voient que leur intérêt personnel».
Une partie des activités documentées par Kim Rebholz est visible depuis l’espace. VisioTerra continue de surveiller le parc et son directeur, Serge Riazanoff, confirme avoir observé l’incendie du port de contrebande de carburant, ainsi que la progression des plantations de palmiers à huile sur les terres déboisées.
« Il y a de grandes parties du parc marin des mangroves qui ont été confisquées », déplore-t-il. Avec un groupe de chercheurs, il assiste, impuissant, à la dégradation continue de la zone.
Il a qualifié d’« extrêmement grave » le fait que le directeur du parc ait été violemment attaqué et contraint de quitter le pays. « On est très pessimiste sur l’avenir du parc marin des Mangroves s’il n’y a pas une vraie prise en compte par le gouvernement de RDC de sa préservation. Et ce n’est pas le cas actuellement. »
Le parc est désormais confronté à une menace encore plus grande : la construction d’un port en eau profonde sur sa frange côtière, par la société émiratie DP World. Les négociations autour de ce projet d’un milliard de dollars sont entachées de controverses depuis le début, comme l’avaient démontré les Banana Port Papers. Grâce à ces documents et aux lanceurs d’alerte qui les avaient fournis, PPLAAF avait pu démontrer que l’accord initial avait été conçu pour bénéficier à des proches de Joseph Kabila et qu’aucun appel d’offres n’avait été lancé. L’accord aurait été révisé depuis, a assuré l’administration Tshisekedi sans en révéler les contours.
Que révélait l'enquête sur Banana Port Papers?
Une enquête de PPLAAF (2018) avait mis en lumière les zones d’ombre du projet de port en eau profonde de Banana, sur la côte atlantique de la République démocratique du Congo. Attribué sans appel d’offres à la société émiratie Dubai Ports World (DP World) pour un montant estimé à plus d’un milliard de dollars, le contrat aurait donné lieu à un montage opaque mêlant intérêts publics et privés. Selon les Banana Port Papers, 40 % du capital de la société chargée de gérer le port devaient revenir à une entreprise congolaise privée, soupçonnée d’être liée à l’entourage du président de l’époque. Ce schéma, prévoyant également une participation indirecte d’acteurs proches du pouvoir au sein de la structure publique partenaire, aurait pu permettre à ces bénéficiaires de percevoir jusqu’à 45 millions de dollars en sept ans. Des intermédiaires, dont l’homme d’affaires Moïse Ekanga et la société MW Afritec d’Alain Wan, deux proches de Joseph Kabila, étaient cités parmi les protagonistes de cette opération. Selon des documents internes, la première version de l'étude d'impact environnemental et social (EIES) d’impact avait été rédigé par un seul consultant non accrédité par le ministère congolais de l'environnement, s’appuyant principalement sur des sources bibliographiques sans véritable travail de terrain et omettant les sections obligatoires telles que la description détaillée du site, l’analyse des impacts sur la mangrove et la consultation du public. Cette étude comportait aussi de multiples passages plagiés, notamment des références à d'autres pays tel que le Togo, ainsi que des erreurs factuelles et l’utilisation de cartes de sites non concernés.
Le gouvernement britannique a promis une aide financière au projet, estimant que le port pourrait générer un milliard de dollars d’échanges commerciaux annuels pour la RDC et créer 85 000 emplois. Rebholz, lui, espère que les responsables concernés n’ont pas conscience de l’impact désastreux que le chantier aura sur la côte et la faune. DP World a déjà entamé le dragage des fonds marins, selon une source officielle, et prévoit de construire un quai de 600 mètres, capable d’accueillir les plus grands navires du monde, sur la fine bande de terre qui s’étire jusqu’à l’embouchure du fleuve Congo. Le site se trouve pourtant clairement à l’intérieur des limites protégées du parc, selon l’arrêté ministériel.
Kim Rebholz affirme que les représentants de DP World qu’il a rencontrés « n’étaient même pas au courant que ce port allait être construit au sein d’un parc national ». D’autres sources impliquées dans les négociations et des documents internes révèlent que les études d’impact environnemental ont été bâclées.
Cette portion du littoral est particulièrement sensible : c’est là que viennent pondre les tortues luth, une espèce menacée. La montée du niveau de la mer et l’érosion ont déjà fait disparaître près d’un quart de leurs sites de nidification, selon les estimations de gardes du parc. Kim Rebholz redoute que la construction du port n’achève le processus : « Cette zone sera tout simplement rayée de la carte pour les tortues marines. »
C’est, selon lui, une preuve supplémentaire du mépris total pour les lois nationales et internationales censées protéger la réserve. « Le plus hallucinant dans l’histoire du parc marin des Mangroves. C’est qu’il n’y a finalement pas d’activité qui ne se passe pas là ou autour, alors que c’est censé être ultra-protégé. », a encore expliqué Kim Rebholz.
Interrogée, DP World a déclaré qu’elle « fournissait des infrastructures portuaires et logistiques modernes » au port « économiquement vital » de Banana. Elle a ajouté que son contrat avait été conclu en totale conformité avec les lois congolaises et que « toute allégation d’irrégularité était fausse ».
« Nous avons consacré d’importantes ressources à des études environnementales supplémentaires et à la gestion des impacts », a assuré la société, ajoutant qu’elle avait modifié l’empreinte du dragage afin « d’éviter tout impact direct sur le Parc Marin des Mangroves ». Elle a ajouté que ses « plans en matière de biodiversité prévoient une surveillance appropriée des espèces et des écosystèmes sensibles, y compris les tortues, conformément aux bonnes pratiques internationales du secteur».
Cette année, au moins, les tortues sont revenues pondre leurs œufs. D’ici quelques semaines, les gardes du parc les aideront à regagner l’océan Atlantique, où elles parcourront des milliers de kilomètres avant de revenir, un jour, sur la même plage – si elle existe encore.

Rebholz regarde en arrière sans amertume : « Évidemment, je ne peux que le regretter du point de vue familial. Mais… Je ne le regrette pas. J’espère que cette expérience aura pu servir à quelque chose. »
Depuis l’envoi de sa lettre de démission explosive, Augustin Ngumbi et Cosma Wilungula ont été sanctionnés par le département d’État américain et ne peuvent plus se rendre aux États-Unis.
Réagissant sur ce point, Augustin Ngumbi a déclaré que les allégations qui ont motivé les sanctions étaient fausses et qu’aucune preuve n’avait été fournie. Il a ajouté qu’il avait été innocenté après une enquête menée en RDC, qui a été classée l’affaire sans suite faute de preuves. Cosma Wilungula a déclaré qu’aucune preuve n’avait été présentée pour étayer les allégations qui ont motivé les sanctions, que l’affaire avait été classée sans suite et qu’il pouvait se rendre aux États-Unis.
Joseph Kabila, lui, a été condamné à mort le mois dernier par contumace pour trahison, crimes contre l’humanité et corruption. Human Rights Watch a qualifié le procès de « vendetta politique ».
Kim Rebholz espère en tout cas que son témoignage pourra être utile : « Ce que j’espère en dénonçant ce qui s’est passé, c’est qu’il y ait une prise de conscience au niveau local et au niveau international des enjeux (…) pour que une vision plus responsable émerge.
J’espère que cette expérience peut éclairer pour l’avenir. »
*Nom modifié
Ce reportage a été réalisé avec l’assistance technique de Kuang Keng Kuek Ser et Jelter Meers du Pulitzer Center



