L’Affaire Maina : comment l’argent destiné à la réforme des retraites au Nigeria a servi à acheter des biens immobiliers aux États-Unis et à Dubaï.
Une nouvelle enquête identifie des actifs immobiliers aux États-Unis et à Dubaï liés à Abdulrasheed Maina, l’ex-patron de la task force présidentielle sur la réforme des retraites au Nigeria, déjà condamné en 2021 pour blanchiment de capitaux.
Après des années de silence et un séjour en prison, Abdulrasheed Maina est réapparu publiquement le 22 janvier 2026 à Abuja et a tenté une nouvelle fois de clamer son innocence. Condamné en 2021 pour avoir blanchi plusieurs millions de dollars suite à l’un des procès anticorruption les plus emblématiques du pays, l’ancien responsable nigérian avait également été accusé d’avoir détourné des sommes considérables du budget d’un organisme chargé de réformer le système de retraites de la fonction publique. « On m’a empêché de présenter ma défense devant le tribunal. Tout était orchestré », a-t-il affirmé.
Mais cette soudaine réapparition intervient alors que de nouvelles révélations, issues d’une enquête conjointe de la Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique (PPLAAF), l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP) et du quotidien nigérian Premium Times, ont permis d’identifier des propriétés aux États-Unis et à Dubaï liées à Maina, des révélations qui semblent l’avoir poussé à rompre des années de silence.
Lors de son procès pour blanchiment d’argent, un détective chargé de l’enquête a mentionné que Maina avait acquis des biens immobiliers aux États-Unis, mais aucune suite n’avait été donnée. La Commission nigériane des crimes économiques et financiers (EFCC) n’a jamais tenté de les saisir. Mais les registres fonciers obtenus par PPLAAF, OCCRP et Premium Times montrent exactement où, quand et quand Maina a acheté ces biens immobiliers.

Lorsque des agents anticorruption nigérians arrêtent Abdulrasheed Maina en 2020, avec l’aide des autorités du Niger voisin, ils mettent fin à une longue traque opposant un haut fonctionnaire en fuite à l’État qu’il avait autrefois servi.
Ancien président de la task force présidentielle sur la réforme des retraites, Maina avait passé plusieurs années à échapper à la justice – d’abord à Dubaï, puis à Niamey – après avoir été accusé d’avoir siphonné des millions de dollars destinés à l’enregistrement des retraités de la fonction publique. Extradé à Abuja, il est jugé puis condamné, en novembre 2021, à huit ans de prison pour fraude bancaire et blanchiment d’argent. Il a été libéré après moins de quatre ans en février 2025.
Mais loin des tribunaux nigérians et de l’attention médiatique, une partie essentielle du dossier demeurait visible, en toute discrétion, dans des registres publics situés à des milliers de kilomètres, dans l’État américain du Kentucky.
L’enquête de PPLAAF, OCCRP et Premium Times montre qu’entre 2010 et 2011, alors que les autorités nigérianes affirment que Maina détournait des fonds publics, il a acquis là-bas trois propriétés résidentielles aux États-Unis, toutes payées comptant.
Cette enquête s’inscrit dans un projet plus vaste mené par PPLAAF, visant à retracer l’acquisition de biens immobiliers aux États-Unis par des responsables nigérians accusés ou condamnés pour corruption, et à déterminer si ces achats ont été financés par des fonds publics détournés. L’un des cas les plus marquants concerne l’ancien conseiller à la sécurité nationale Sambo Dasuki, objet d’une enquête conjointe de Premium Times et du Washington Post.
De la réforme des retraites aux villas américaines
Lorsque Goodluck Jonathan accède à la présidence du Nigeria en mai 2010, la réforme du système de retraites de la fonction publique figure parmi les priorités. Cette même année, Abdulrasheed Maina est invité à rejoindre une task force présidentielle en gestation, chargée de réformer le système de retraite de la fonction publique nigériane. Son mandat officiel serait d’assainir le fonds, notamment par l’enregistrement biométrique des retraités, afin de lutter contre la fraude.
Selon l’EFCC, Maina se serait rapidement livré à des pratiques similaires à celles qu’il était censé combattre. Il a été accusé d’avoir détourné en juillet 2010 l’équivalent d’environ 1,7 million de dollars américains dans le cadre de deux contrats frauduleux portant sur l’enregistrement biométrique des retraités.

Bien qu’il n’ait pas encore été condamné pour cette infraction spécifique, PPLAAF, OCCRP et Premium Times disposent de preuves indiquant qu’un mois plus tard, le 13 août 2010, Maina a acheté une maison à Frankfort, la capitale du Kentucky, pour 215 000 dollars américains. Les registres fonciers montrent que l’achat a été effectué « cash in hand», sans hypothèque ni prêt bancaire.
Par la suite, selon l’un des actes d’accusation, Maina et l’un de ses complices, Igwe Ann Olachi, ont volé l’équivalent d’environ 978 000 dollars américains via un autre contrat frauduleux relatif à l’enregistrement biométrique des retraités entre juillet et décembre 2011.
Cette année-là, Maina a utilisé une société enregistrée aux États-Unis, VIU Investment LLC, pour acheter deux autres maisons à Frankfort pour un montant total de 415 000 dollars américains. Une fois de plus, les actes précisent que les propriétés ont été achetées comptant.
Les procureurs nigérians affirment que les vols se sont poursuivis. Début 2013, alors qu’il commençait à être mis en cause au Nigeria, Maina a transféré la propriété des biens immobiliers du Kentucky de VIU Investment LLC à lui-même, puis à une entité nommée Abdulrasheed Maina Children’s Trust. Si Maina a créé ce trust, on ignore qui la contrôle aujourd’hui.
Un mois plus tard, il a fui le Nigeria pour la première fois afin d’échapper à une arrestation imminente. Plus tard dans l’année, après avoir été démis de ses fonctions au sein de la task force, il a encore accru son patrimoine immobilier à l’étranger. En juin 2013, Maina a acheté un appartement-hôtel de deux chambres dans le complexe Upper Crest à Dubaï pour près de 670 000 dollars américains. La propriété est désormais enregistrée au nom de sa fille, Farida Abdulrasheed Maina.

Un divorce stratégique
De retour au Nigeria, Maina a été démis de ses fonctions, déclaré recherché par l’EFCC et inculpé de blanchiment d’argent. Après avoir fui son procès, il a finalement été arrêté au Niger à la suite d’une notice rouge d’Interpol et extradé vers le Nigeria.
Alors que Maina est finalement rattrapé par la justice, son épouse de l’époque, Laila, engage une procédure de divorce. En juillet 2021, elle saisit un tribunal familial du Kentucky, affirmant que le mariage est « irrémédiablement brisé et qu’il n’existe aucune perspective raisonnable de réconciliation». Maina, alors incarcéré au Nigeria, est représenté par un « Guardian ad Litem » désigné par la cour.
En 2022, le divorce est prononcé. Laila obtient la pleine propriété de la maison achetée en 2010 à Frankfort, la garde d’un enfant mineur, ainsi que d’autres actifs matrimoniaux. Elle se voit également attribuer le contrôle de plusieurs comptes bancaires américains dont le solde cumulé s’élevait à 32 000 dollars. Le tribunal a statué que Maina, lui, conserve un compte à son nom crédité de 90 457 dollars à l’époque.

Laila a déclaré au juge américain qu’elle était sans emploi, mais avant d’entamer cette procédure de divorce aux États-Unis, elle avait défendu une version très différente de sa situation financière devant les tribunaux nigérians. Elle avait tenté, sans succès, de revendiquer la propriété de certains des 23 biens immobiliers que les autorités nigérianes accusent Maina d’avoir acquis avec des fonds détournés. Dans une déclaration sous serment, elle avait affirmé que ces biens avaient été achetés grâce à des revenus d’une entreprise exportant des tissus africains vers les États-Unis.
L’EFCC a contesté cette version des faits, affirmant devant le tribunal que Maina avait acheté tous ces biens immobiliers avec des fonds détournés et que Laila « n’avait jamais exercé d’activité d’exportation, ni aux États-Unis ni au Nigeria ». Les tribunaux nigérians ont donné raison aux procureurs. Au moins 20 propriétés ont été confisquées par le gouvernement nigérian à la suite d’une décision judiciaire définitive rendue en 2024. Parmi celles-ci figuraient un manoir qu’il avait acheté pour 2 millions de dollars et une autre propriété qu’il avait acquis pour 1,4 million de dollars, tous deux payés comptant.
C’est peu de temps après cet échec judiciaire que Laila engage la procédure de divorce au Kentucky. Désormais ,elle est connue aux États-Unis sous le nom de Laila Duke Williams, mais au Nigeria, elle semble avoir continué à utiliser son nom marital bien après cela. Environ un an et demi après avoir changé de nom, en mai 2024, Laila a créé deux sociétés au Nigeria sous le nom de Laila Abdulrasheed Maina.
Même si elle a pris ses distances de son ex-mari aux États-Unis, elle pourrait encore y faire l’objet de poursuites judiciaires en raison des fautes commises par celui-ci dans son pays d’origine.

Selon Stefan Cassella, ancien chef adjoint de la section Saisie des biens et blanchiment d’argent du département américain de la Justice, lorsque Laila a obtenu la pleine propriété de la maison à Frankfort et d’autres biens matrimoniaux, elle s’est peut-être exposée à des poursuites pénales. «Si elle était partie prenante dans cette affaire en sachant qu’il s’agissait de biens d’origine illégale, les États-Unis pourraient alors l’inculper pour blanchiment d’argent dans le Kentucky », a déclaré M. Cassella.
Il a ajouté qu’une telle poursuite pourrait être possible si le délai de prescription de cinq ans « ne s’est pas écoulé depuis le moment où elle a pris possession du bien ». Le tribunal américain a accordé à Laila la pleine propriété du bien en novembre 2022, et les registres fonciers montrent que la modification est entrée en vigueur deux ans plus tard. Le délai de prescription expirera en 2029.
Le fils de Maina, Faisal Maina, a également été reconnu coupable de blanchiment d’argent lors d’un autre procès en 2021 pour son rôle dans le détournement de fonds présumés volés. Faisal a été condamné par contumace après s’être enfui alors qu’il était en liberté sous caution, et l’EFCC affirme qu’il réside désormais aux États-Unis.

Lorsqu’il s’est exprimé publiquement le 22 janvier 2026, Abdulrasheed Maina a contesté plusieurs éléments clés de l’affaire. Il a affirmé avoir été nommé au groupe de travail sur la réforme des retraites en 2011, ce qui signifie qu’il n’aurait pas pu détourner des fonds avant cette date. Il a également insisté sur le fait qu’il n’avait jamais été signataire d’un compte lié aux fonds de pension.
Joint par téléphone par PPLAAF, le porte-parole de l’EFCC, Dele Oyewale, n’a pas souhaité commenter le contenu de l’enquête, se contentant d’indiquer que l’agence allait probablement enquêter sur les actifs détenus par M. Maina aux États-Unis qui auraient pu être obtenus grâce à des revenus illicites.
« Si nous disposons d’informations à ce sujet, nous souhaitons les exploiter », a-t-il déclaré.
Maina n’a pas répondu aux demandes de commentaires. Son assistant presse a déclaré à OCCRP qu’« il n’était pas intéressé », et son ex-femme et sa fille n’ont pas répondu non plus.



