Scandale des examens nationaux au Nigeria : les propriétés cachées du clan Ojerinde en Floride

PPLAAF et ses partenaires ont découvert deux nouvelles propriétés aux États-Unis liées à un officiel nigérian et sa famille, actuellement en procès pour avoir détournés des fonds devant servir à l’organisation des examens nationaux.

En 2016, des milliers d’étudiants nigérians descendent dans les rues pour dénoncer l’organisation chaotique des examens d’entrée à l’université. Cette année-là, elle est marquée par des retards massifs et des dysfonctionnements techniques. Depuis sa création à la fin des années 70, c’est la première fois que le Joint Admissions and Matriculation Board (JAMB), en charge de ces examens, fait face à une telle vague de critiques, selon la presse nigériane.

A sa tête se trouve alors un expert en sciences de l’éducation, diplômé de la prestigieuse Cornell University : le professeur Lawrence Adedibu Ojerinde, surnommé « Prof Dibu ». A l’époque, il multiplie les excuses et les explications pour justifier le fiasco. Il finit par reconnaitre qu’environ 59 000 candidats dans 15 États avaient dû être redirigés en raison de problèmes survenus dans certains centres d’examen. À l’époque, Prof Dibu avait promis d’organiser de nouveaux examens d’admission pour les candidats concernés, mais il a dû démissionner du conseil d’administration quelques mois plus tard.

Depuis, l’ancien haut fonctionnaire est accusé par des procureurs nigérians d’avoir détourné 5,2 milliards de nairas (environ 13 millions de dollars) du JAMB et d’une autre agence qu’il a dirigée. Selon l’accusation, ces fonds auraient servi à acquérir des biens pour lui-même et pour sa famille au Nigeria et au Ghana.

Une enquête de la Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique (PPLAAF) en partenariat avec le média nigérian Premium Times et de l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP) révèle l’existence de deux propriétés supplémentaires aux États-Unis liées à sa famille. Situées en Floride et aujourd’hui évaluées à plus de 1,2 million de dollars, elles n’avaient jusqu’ici pas été mentionnées parmi les actifs que les autorités nigérianes cherchent à confisquer dans le cadre de ce dossier. Certains indices suggèrent que des membres de la famille de Prof Dibu, complices dans ce dossier , auraient cherché à dissimuler leurs liens avec ces propriétés.

Fausses identités et sociétés écrans

Ces révélations interviennent alors que Prof Dibu Ojerinde, trois de ses enfants, sa belle-fille et six sociétés liées à la famille sont poursuivis devant une Haute cour fédérale à Abuja.

L’ancien haut fonctionnaire est accusé par l’Independent Corrupt Practices and Other Related Offences Commission (ICPC), l’agence nigériane chargée de lutter contre la corruption, d’avoir détourné des fonds publics tout au long de sa carrière et d’avoir mis en place un système élaboré pour cacher « son bénéfice corruptif ».

PPLAAF et ses partenaires ont obtenu les deux actes d’inculpation visant le professeur. Le premier, déposé en 2021, comporte 18 chefs d’accusations, dont abus de fonction et détournement de fonds publics. Le deuxième acte, émis en 2023, en comporte 17 et vise également dix co-accusés, quatre membres de sa famille, mais également six sociétés qui leur sont liées.

Dans ce second acte d’accusation, les procureurs de l’ICPC affirment que Prof Ojerinde a utilisé six fausses identités pour créer des sociétés et gérer des comptes bancaires afin de dissimuler ses activités financières illicites lorsqu’il a successivement dirigé le National Examinations Council (NECO) puis le JAMB.

« Le premier accusé a pris des mesures pour dissimuler sa propriété et sa participation active à la gestion de certaines de ces sociétés et de certains de ces actifs acquis à des fins de corruption, en utilisant des documents falsifiés, des identités volées et des noms fictifs », affirment les procureurs.

« Pour parfaire les identités volées, le premier accusé a utilisé des documents falsifiés, notamment un faux permis de conduire national, des photos et des dates de naissance sur plusieurs documents, y compris des registres d’enregistrement de sociétés et des mandats bancaires », précisent-ils.

Toujours selon l’ICPC, lorsque le Nigeria a mis en œuvre une mesure de lutte contre le blanchiment d’argent exigeant un identifiant biométrique unique pour tous les titulaires de comptes bancaires, le prof Ojerinde aurait transféré, en mars 2015, la propriété de certains de ces comptes ouverts sous de faux noms à sa belle-fille Mary Funmilola Ojerinde.

Deux propriétés inconnues en Floride

Moins d’un mois plus tard, en avril 2015, la belle-fille et son mari, Olumide Obiodun Ojerinde, acquièrent leur première propriété pour 380 000 dollars à Miramar, en Floride.

Une seconde propriété est achetée en juin 2017 à Miami par Olumide et un deuxième fils, Oluwaseun, pour 300 000 dollars. Les prix de ces deux maisons ont depuis doublé.

En 2019, alors que l’ICPC s’apprête à publier une liste de biens confisqués, la famille se lance dans ce qui semble être une nouvelle opération de dissimulation. Elle tente de transférer, le même jour en mai, les deux propriétés à des structures juridiques qui assurent plus de confidentialité aux bénéficiaires finaux : les trusts.

La maison de Miramar est ainsi transférée vers une entité appelé Lenciaga Land Trust, tandis que celle de Miami devait être placée sur le contrôle de Venchy Land Trust. Les deux trusts sont enregistrées à l’adresse de la propriété de Miami. Les registres fonciers de Floride indiquent que les biens ont été cédés au moyen d’actes de donation, ce qui signifie que les maisons étaient cédées à titre gracieux. La manière dont ces biens ont été cédés laisse également supposer une tentative éventuelle de dissimuler l’identité des propriétaires.

Cependant, le transfert vers le Venchy Trust n’aboutit jamais. Des documents obtenus par PPLAAF et ses partenaires, grâce à une demande d’accès à l’information, montrent que le comté de Miami-Dade a refusé le transfert du titre faute d’indication sur l’identité du fiduciaire chargé de gérer le trust.

Pendant quatre ans, rien n’est fait. En avril 2023, environ un mois après l’inculpation des fils et de la belle-fille, l’avocate américaine demande finalement l’aide du comté pour corriger le dossier et relancer la procédure de transfert.

« L’acte doit être corrigé par un acte rectificatif », indique alors l’administration à l’avocate de la famille qui avait déposé la demande de transfert.

Cependant, selon les registres publics, la propriété de Miami demeure toujours officiellement au nom des deux fils.

Selon des experts, aux États-Unis, ces transactions pourraient constituer des infractions fédérales de blanchiment d’argent s’il est prouvé que le transfert avait pour but de dissimuler ou de masquer la nature, la localisation, la source, la propriété ou le contrôle des produits d’une l’activité illicite.

La saisie des biens au cœur de la bataille judiciaire

Au Nigéria, les procès se poursuivent. Le 18 février 2026, le procès relatif à l’affaire de 2023 impliquant le Prof Dibu et ses dix coaccusés a été ajourné en raison de l’absence du juge. Quant à l’autre affaire, ouverte par l’ICPC en 2021, le procès serait au point mort, pendant que les négociations en vue d’un règlement à l’amiable entre la famille Ojerinde et l’ICPC perdurent.

Depuis plus de six ans, les propriétés de la famille au Nigéria et au Ghana font l’objet d’un bras de fer judiciaire. Parmi les biens saisis en 2019 figurent une station de radio, une station-service, des écoles, une résidence étudiante, des propriétés de luxe, ainsi que des comptes en banques et des actions de diverses sociétés liées à la famille.

Pour éviter des poursuites pénales, l’ancien haut fonctionnaire avait conclu un accord avec le parquet prévoyant la confiscation de ses biens et ceux de ses proches, avant de se rétracter.

Selon les procureurs, le principal complice du professeur Ojerinde était Jimoh Alabisi Olatunde, un parent qu’il avait fait venir pour occuper le poste de comptable dans les deux agences. Ils ont affirmé qu’Ojerinde avait donné pour instruction à son comptable de détourner des fonds afin de financer l’acquisition de biens par Ojerinde et les membres de sa famille.

Après avoir été poursuivi en justice en 2020, Olatunde a plaidé coupable et s’est vu accorder un « certificat d’exonération » en raison de sa coopération avec l’ICPC. Toutefois, selon les procureurs, Ojerinde a nié avoir autorisé Olatunde à détourner des fonds publics à son profit et a également nié avoir eu connaissance des activités frauduleuses de son ancien comptable. Le prof Ojerinde a déclaré qu’il n’avait aucune idée que son ancien comptable était impliqué dans des pratiques de corruption et a ajouté qu’il avait dû faire don de ses biens personnels à Abuja pour couvrir ses prétendues malversations.

Les procureurs ont allégué que le professeur Ojerinde avait encouragé l’ICPC à retirer la procédure civile de confiscation des biens devant le tribunal et à poursuivre son ancien comptable à la place, et qu’il avait accepté de céder tous les biens qui lui étaient liés par le comptable. « Chacun des enfants a également volontairement remis les biens et restitué les titres de propriété originaux en leur possession », expliquent les procureurs dans l’acte d’accusation de 2023.

Par la suite, une fois que les procureurs eurent obtenu que l’ancien comptable plaide coupable, l’ICPC a obtenu une ordonnance judiciaire pour la confiscation d’un certain nombre de biens du professeur Ojerinde.

Une lettre adressée à l’agence anti-corruption montre comment le professeur âgé a accepté de céder certains des biens que la Commission convoitait.

« Compte tenu des circonstances et de l’accord conclu avec la Commission, je suis prêt à céder à la Commission les biens qui m’étaient liés, tels qu’énoncés dans l’ordonnance du tribunal. Je prie toutefois la Commission de bien vouloir restituer mes biens qui ne figuraient pas dans cette ordonnance du tribunal, dont la plupart sont le fruit de mon travail au cours des années passées au service de ce grand pays ».

Cependant, les procureurs affirment que le professeur Ojerinde « est par la suite revenu sur son engagement ferme et ses accords et a choisi d’être poursuivi à la place ». Plus grave encore, il aurait tenté de vendre l’une des propriétés du Ghana officiellement saisies.

Le professeur Ojerinde, ses fils et sa belle-fille n’ont pas repondu aux questions de PPLAAF, OCCRP et de leur partenaire Premium Times.