Des documents notariés obtenus par PPLAAF à partir des informations transmises par un lanceur d’alerte révèlent qu’en 2017, Prisca Roseline Passet Mamadou, épouse de l’actuel patron de l’armée centrafricaine et élue députée en décembre 2025, a acquis un appartement de près de 110 m² à Suresnes pour 700 000 euros. L’enquête menée en partenariat avec Mediapart soulève des questions sur l’origine d’une partie des fonds ayant financé cette acquisition.
L’appartement a beau se situer au rez-de-chaussée d’une résidence. Logé sur les flancs du Mont Valérien, dans l’Ouest parisien, il bénéficie d’une vue plongeante sur le Bois de Boulogne, avec la Tour Eiffel dans l’alignement.
Entre les barres d’immeubles, un jardin composé d‘arbres matures, une aire de jeux pour enfants et un terrain de basket structurent la vie quotidienne de cette résidence “familiale”. C’est là que les enfants du couple formé par le général Zéphirin Mamadou et Prisca Roseline Passet ont grandi. Avant même l’achat du bien, la famille aurait déjà occupé un appartement dans la même résidence en tant que locataire.
Le 5 septembre 2017, dans une étude notariale des Hauts-de-Seine, Prisca Roseline Passet Mamadou est soudain capable de signer pour l’acquisition d’un des plus grands appartements du voisinage avec une surface de 109,69 m². Il comprend quatre chambres, une cuisine et un séjour qui s’ouvre “sur une loggia et un balcon”. Coût de l’opération : 700 000 euros. L’enquête de PPLAAF et de Mediapart a permis de confirmer qu’elle en est toujours propriétaire et que des membres de sa famille l’occupent.

Payé comptant
L’acte notarié stipule que la transaction de 2017 est réalisée sans recours à un crédit bancaire. Le prix d’acquisition représente pourtant 1 882 fois le revenu national brut par Centrafricain tel que calculé la même année par la Banque mondiale qui était de 420 dollars, soit 372 euros par personne.
Malgré ses abondantes ressources naturelles (pétrole, or, diamant), la Centrafrique reste l’un des États les plus pauvres et les plus fragiles du monde avec deux tiers (65,3 %) des Centrafricains vivant dans l’extrême pauvreté, soit avec moins de 2,15 dollars de revenus par personne et par jour. Le pays se classe 150e pays sur 182 à l’indice de perception de la corruption de l’ONG Transparency International.

Même si en 2017, Zéphirin Mamadou n’est ni général, ni chef d’état-major des Forces armées centrafricaines (FACA) – il ne le deviendra qu’un an après l’achat du bien immobilier – la transaction aurait dû attirer l’attention des autorités de contrôle car le colonel Mamadou était déjà une personnalité politiquement exposée puisqu’il était à l’époque directeur de cabinet du ministère de la Défense.
Quant à sa femme, elle apparaissait sous le nom de « Prisca Passet » dans plusieurs articles de presse en 2011, elle y était épinglée pour avoir dépensé 19 000 euros (12 450 000 francs CFA) de « frais de carburant » alors qu’elle travaillait à la direction de la gendarmerie nationale.

Haute fonctionnaire et bénéficiaire des contrats d’État
Aujourd’hui, Prisca Passet Mamadou occupe le poste de directrice finances et comptabilité du ministère de la Sécurité publique, d’où elle gère les « onéreux contrats d’équipement de la gendarmerie et de la police », comme le pointait la publication spécialisée en ligne Africa Intelligence en 2023.
Selon l’hebdomadaire Jeune Afrique, grâce à sa « proximité avec les cercles militaires », l’épouse du chef d’état-major serait également devenue « l’un des fournisseurs privilégiés de l’armée, notamment dans les équipements et dans la logistique ».
En 2024, alors que les pénuries d’essence se multiplient et que le gouvernement centrafricain décide de réquisitionner des stations-services, selon la presse centrafricaine, elle est mandatée pour gérer trois d’entre elles, situées dans la capitale.

Un an plus tard, en décembre 2025, elle est élue députée du parti présidentiel (Mouvement cœurs unis). Africa Intelligence l’a décrite comme « proche du président » Faustin Archange Touadéra et « grande donatrice de son parti ».
Dans un rapport publié la même année, l’ONG Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC) avait expliqué que l’approvisionnement en carburant de RCA fonctionne « de manière comparable à un cartel » contrôlé par des fonctionnaires et des acteurs privés. Ce réseau « maintient artificiellement des prix élevés pour maximiser les profits » et aurait rapporté entre 17,5 et 30 millions de dollars de revenus excédentaires, répartis «par le biais d’un système pyramidal de rétrocommissions bien organisé ».
L’époux, Zéphirin Mamadou a également fait l’objet de critiques dans la presse centrafricaine, d’accusations de détournements de fonds du budget de l’armée, de violations des droits de l’homme et même tout récemment de projet de coup d’État. Il a démenti toutes ces accusations.
Près d’un demi million transféré via une société fantôme
Comme pour couper court aux critiques, dans l’acte de propriété obtenu par PPLAAF, il est précisé que Prisca Mamadou a déclaré avoir acquis la majorité des fonds pour cet achat avant son mariage en 2009.
Entre juin et juillet 2017, 450 000 euros auraient été transférés vers la France du compte bancaire ouvert chez la filiale centrafricaine d’Ecobank au nom de BAC DE KJ SERVICE, une société centrafricaine qui n’a quasi aucune existence en ligne. Elle ne dispose ni d’un site internet, ni d’un siège clairement identifiable en ligne. Son activité reste difficile à documenter à partir de sources ouvertes.

Selon un profil LinkedIn, BAC DE KJ SERVICE est gérée par un membre de la famille Mamadou, Brice Davy Mamadou Docketh. Or, selon nos informations, ce dernier figure au registre du personnel des forces armées centrafricaines depuis 2015. « L’entrepreneur » y serait toujours.
Pour ce qui est des 250 000 restants, l’acte notarié ne précise pas de quel compte ils ont été transférés, mais il est dit que cet argent, “ainsi que l’intégralité des frais” seront acquittés au moyen de “fonds dépendant de ladite communauté”, c’est-à-dire obtenus durant son mariage sous le régime de la communauté de biens. Mais Prisca Passet Mamadou avait pris la précaution d’expliquer que “la part contributive de celle-ci est inférieure à sa propre contribution”.
Contactés, Zéphirin et Prisca Mamadou n’ont pas répondu aux questions de PPLAAF et de Médiapart.
PPLAAF a déjà conduit des enquêtes similaires sur des personnalités politiquement exposées de la République démocratique du Congo, de l’Angola et du Nigeria. Ces investigations ont porté sur des avoirs de plusieurs dizaines de millions d’euros.



