En 2001, le docteur Chimaroke Nnamani perdait sa maison en Floride, saisie après des impayés sur son prêt. Devenu gouverneur de l’État d’Enugu au Nigeria, il voit la fortune immobilière de sa famille prendre une toute autre ampleur. Ses proches et lui ont acquis au moins neuf propriétés en Floride et en Virginie, pour plusieurs millions de dollars, pendant et après son mandat.
Bien avant de devenir gouverneur de l’État d’Enugu, alors qu’il exerçait encore la médecine aux États-Unis, Chimaroke Ogbonnia Nnamani avait déjà acheté, avec son épouse Nnenna Nnamani, une maison située sur Bridgewater Drive, à Heathrow, en Floride, en mai 1995.
Les registres immobiliers consultés par PPLAAF montrent que le bien avait été largement financé par un prêt hypothécaire d’environ 500 000 dollars. Six ans plus tard, l’investissement tourne court. En 2001, des procédures de saisie font apparaître une dette de plus de 516 000 dollars. Le bien a finalement été saisi après que Nnamani a cessé de rembourser son emprunt.
Cette première incursion dans l’immobilier américain aurait pu rester l’histoire d’un investissement malencontreux d’un médecin ordinaire. Mais les documents obtenus par PPLAAF dessinent pourtant une toute autre réalité : celle d’un patrimoine immobilier familial qui va progressivement s’étendre alors même que Nnamani entame une carrière politique.
Nnamani est retourné au Nigeria à la fin des années 1990 et, en mai 1999, a été élu gouverneur de l’État d’Enugu sous les couleurs du Peoples Democratic Party. Il est resté en fonction pendant huit ans, jusqu’en 2007. Pendant et après son mandat, au moins neuf biens immobiliers d’une valeur de plusieurs millions de dollars ont été acquis en Floride et en Virginie par des membres de la famille de Nnamani, notamment sa sœur Chinero Nwaigwe, née Nnamani, ainsi que par des sociétés qui leur sont liées.
Des dossiers au EFCC et au FBI
Cette chronologie prend une autre dimension à la lumière des poursuites engagées contre l’ancien gouverneur. Peu avant le départ de Nnamani du pouvoir, l’Economic and Financial Crimes Commission (EFCC) l’a accusé, ainsi que sa sœur et des sociétés qui leur étaient associées, d’avoir détourné et blanchi environ 41,8 millions de dollars provenant de l’État d’Enugu. Les longues procédures se sont achevées par un accord judiciaire. Quatre sociétés ont plaidé coupable et les tribunaux nigérians ont ordonné la confiscation de différents actifs liés à l’affaire, parmi lesquels 22 duplex, un hôpital universitaire, une station de radio et plusieurs parcelles de terrain. Le lendemain de la conclusion de cette transaction, la presse a rapporté que l’EFCC allait engager de nouvelles poursuites contre Nnamani. Il n’est, cependant, pas établi que ces nouvelles poursuites aient été effectivement déclenchées. Sollicitée, l’EFCC n’a pas répondu aux questions de PPLAAF.
Les procureurs nigérians avaient affirmé que Nnamani et Nwaigwe avaient transféré vers leurs comptes aux États-Unis des fonds qui auraient été détournés du Nigeria.
Aux Etats-Unis, une procédure est alors lancée sur l’une des neuf propriétés identifiées par PPLAAF. Les autorités américaines ont ouvert une enquête et le Federal Bureau of Investigation (FBI) a fourni des éléments pour étayer les accusations des procureurs nigérians contre Nnamani et sa sœur. Le FBI a même engagé une procédure de confiscation civile visant une des maisons achetées en Floride.
Quelques mois seulement avant la fin du deuxième mandat de Nnamani comme gouverneur, le 22 février 2007, une société appelée Rock City Group LLC a acquis pour 1,8 million de dollars un bien situé sur Bridgewater Drive, à Heathrow, en Floride, dans la même rue et à quelques pâtés de maisons seulement de celle que Nnamani avait perdue à la suite de la saisie de 2001.

Chinero Nwaigwe, sœur et complice
Selon le FBI, Nnamani s’est adressé en janvier 2007 à un cabinet d’avocats floridien afin de créer dix sociétés, dont Rock City Group LLC. Il a ensuite ouvert vingt comptes bancaires pour ces sociétés, Nwaigwe étant désignée comme co-signataire. En l’espace de quatre jours en mai 2007, vingt et un virements en provenance du Nigeria, totalisant 961 184,27 dollars, ont été crédités sur ces comptes, quelques jours à peine avant la fin du mandat de Nnamani, le 29 mai.
Le FBI soutenait que l’argent utilisé pour acquérir le bien immobilier en Floride et les fonds détenus sur les comptes ne pouvaient être conciliés avec les revenus égitimes de Nnamani en tant que gouverneur, celui-ci ayant perçu officiellement un salaire de 10 670 dollars par an pendant les huit années de son mandat.
Le FBI a demandé la confiscation du bien immobilier et des fonds détenus sur les vingt comptes, estimant que ces actifs étaient liés à des recettes issues d’activités illégales. Nwaigwe a contesté les accusations du gouvernement. Elle soutenait notamment que le tribunal américain n’était pas compétent pour statuer sur le bien immobilier situé en Floride et affirmait l’avoir acquis grâce aux revenus de ses « activités commerciales ».
En mai 2009, un juge fédéral américain a rendu un jugement par défaut ordonnant la confiscation du bien immobilier en Floride et des fonds détenus sur les comptes au profit du gouvernement américain. Le jugement a ensuite été annulé après que le FBI et Nwaigwe ontt conclu un accord mettant définitivement fin à la procédure. Le bien immobilier en Floride a finalement été vendu par Rock City Group LLC en 2019 pour 980 000 dollars, soit environ 820 000 dollars de moins que son prix d’acquisition déclaré.
Un cadeau de 1,5 million de dollars
Pourtant, le FBI et les procureurs nigérians semblent bien loin d’avoir appréhendé l’ampleur de l’empire immobilier des Nnamani aux États-Unis.
Un autre bien immobilier avait été acquis par Chinero Nwaigwe en 2004 pour 708 175 dollars, à Sammy Joe Drive, à Fairfax. Il a ensuite été transféré au Nwaigwe Chinero N. Trust le 22 juillet 2016.
Un jour seulement après l’acquisition du bien de Bridgewater Drive, en février 2007, Nwaigwe a acheté un autre bien sur Sammy Joe Drive, à Fairfax, pour 1 million de dollars. Le bien a lui aussi été transféré au Chinero N Trust le 22 juillet 2016, puis vendu en 2021 pour environ 1,155 million de dollars.
Les actifs immobiliers de Nwaigwe ont continué à s’étendre au-delà de ces trois premières acquisitions.
En décembre 2014, Nwaigwe, son mari Emuche David Nwaigwe, et leur fille Amarachi Betsy Nwaigwe, ont acquis un bien immobilier à Herndon, en Virginie, pour environ 676 400 dollars. Le bien a ensuite été vendu en 2025 pour 800 000 dollars.
En 2015, Glostonway LLC a acquis un autre bien à Fairfax pour environ 701 748 dollars. Ses gérants étaient Chinero Nwaigwe et son mari Emuche David Nwaigwe. Plus tard la même année, le bien a été transféré, sans contrepartie indiquée, à Chinero Yobachi Nnamani, la fille de Nnamani, qui l’a vendu en 2023 pour 785 000 dollars.
Glostonway LLC n’apparaît dans aucune des procédures nigérianes ou américaines dans cette affaire.

Chimaroke Nnamani est lui-même réapparu comme bénéficiaire direct de ce patrimoine immobilier. Le 11 janvier 2022, Nwaigwe a acheté un manoir à Aldie, en Virginie, pour 1 499 950 dollars. Moins d’un an plus tard, le 30 décembre, l’acte de propriété indique que le bien a été transféré de Nwaigwe à Chimaroke Nnamani, sans contrepartie indiquée. À cette époque, il était sénateur de l’État d’Enugu.
Ijeoma Nnamani, le chaînon manquant
L’enquête de PPLAAF a également mis au jour le rôle d’un autre membre de la famille dans l’expansion du patrimoine immobilier des Nnamani : Ijeoma Nnechi Nnamani.
Cette dernière était déjà apparue dans les registres immobiliers américains aux côtés de Nwaigwe en 1999 pour un bien situé à Great Falls.
Quelques mois après l’élection de Nnamani au poste de gouverneur, en octobre 1999, une maison située sur Merchant Court, à Great Falls, en Virginie, a été transférée aux noms de sa sœur, Chinero Nwaigwe, alors connue sous le nom de Chinero N Thomas, de son mari, David, et d’une femme appelée Ijeoma Nnechi Nnamani. Le bien a été vendu l’année suivante pour 325 000 dollars. Ijeoma et Chinero Nwaigwe figuraient toutes deux sur l’acte de propriété et avaient contracté conjointement un prêt hypothécaire de 240 000 dollars sur le bien.
PPLAAF n’a pas été en mesure d’établir précisément le lien de parenté entre les deux femmes. Mais les registres immobiliers montrent que Ijeoma Nnechi Nnamani a, elle aussi, acquis des biens immobiliers en Virginie, selon des modalités et un calendrier similaires à ceux de Chinero Nwaigwe.
Ijeoma a acquis en juin 2012 un bien situé sur Lavender Mist Lane, à Centreville, en Virginie, pour environ 390 000 dollars. En 2019, elle l’a transféré, sans contrepartie indiquée, au Ijeoma Nnechi Nnamani Trust. PPLAAF a identifié un lien entre ce bien et ChiSovereign PLLC, où Ijeoma est inscrite comme administratrice et Nwaigwe comme trésorière.
Le lien s’étend également aux enfants de Nnamani. En mars 2022, Ijeoma est devenue copropriétaire d’un bien immobilier à Chantilly, en Virginie, avec Chimaroke Ferguson Nnamani, qui semble être le fils de Nnamani. Le bien a été acheté pour environ 599 950 dollars, avec un prêt hypothécaire de 399 950 dollars. Les documents consultés par PPLAAF indiquent que la transaction a été effectuée par l’intermédiaire de Nwaigwe, qui est enregistrée comme agent immobilier à Fairfax.
PPLAAF a identifié un dernier bien acquis par Ijeoma Nnamani dans le même État, en février 2004, sans toutefois être en mesure d’obtenir le prix d’achat ou l’acte de propriété.
Chimaroke Nnamani a nié toute faute et rejeté les accusations selon lesquelles il aurait fait l’objet d’une enquête du FBI ou de poursuites pénales aux États-Unis, qualifiant les allégations le visant de politiquement motivées.
Après avoir quitté le poste de gouverneur en 2007, Nnamani est retourné à la politique nationale et a ensuite siégé au Sénat du Nigeria, où il représentait la circonscription sénatoriale d’Enugu-Est.
Contactés, ni Chimaroke Nnamani, ni Chinero Nwaigwe ni Ijeoma Nnamani n’ont donné suite aux questions de PPLAAF.



