Le 2 juillet 2020, une enquête menée conjointement par PPLAAF et Global Witness intitulée “Des sanctions, mine de rien“, avait permis de révéler que le magnat controversé de l’industrie minière, Dan Gertler, aurait utilisé un réseau international de blanchiment d’argent pour tenter d’échapper à des sanctions américaines et continuer à faire affaire en République Démocratique du Congo (RDC). Ce stratagème semble lui avoir permis de transférer des millions de dollars à l’étranger et d’acquérir de nouveaux contrats miniers en RDC. PPLAAF avait travaillé plus d’un an sur cette enquête en collaboration avec Le Monde, Bloomberg et Haaretz en Israël.

Les preuves présentées dans cette enquête démontraient les rouages de l’empire commercial complexe de Gertler et un système conçu pour dissimuler le mouvement de millions de dollars. Ce stratagème aurait permis à Gertler de continuer à engranger de vastes avantages financiers de ses transactions commerciales en RDC, bien qu’il ait été sanctionné par le Trésor Américain en décembre 2017 pour des “contrats miniers et pétroliers opaques et entachés de corruption”.

Les sanctions contre Gertler, un ami proche de l’ancien Président de la RDC Joseph Kabila, lui interdisaient de faire des affaires avec des citoyens, entreprises ou banques américaines. Cependant, l’enquête de PPLAAF et Global Witness avait révélé des preuves indiquant que, malgré cette interdiction, Gertler aurait trouvé le moyen de continuer à utiliser des dollars américains, de consolider sa fortune et même d’acquérir de nouveaux actifs en RDC.

Ces révélations mettaient en évidence des lacunes et des défaillances importantes dans l’application des sanctions internationales et des mécanismes de lutte contre le blanchiment d’argent avec le laxisme des réglementations bancaires, des avocats et du secret des affaires, qui ont permis la réalisation de ce schéma frauduleux.

Ce rapport démontrait également comment deux importantes compagnies minières internationales opérant en RDC, Sicomines et ERG, semblaient avoir effectué des paiements à des agences douanières et de transport, contrôlées par Gertler ou ses associés, alors que Gertler était déjà sous le coup de sanctions américaines. Le géant international des matières premières Glencore, dont les liens avec Gertler remontent à 2007, avait également continué à lui verser des redevances très controversées, malgré les sanctions américaines.

Les conclusions du rapport suggéraient que Gertler aurait relocalisé ses intérêts commerciaux de paradis fiscaux cachés vers la RDC, avec l’aide de mandataires. Gertler et son réseau de mandataires auraient ensuite ouvert des comptes bancaires dans les succursales congolaises de la banque Afriland First Bank, basée au Cameroun.

De nouveaux noms ont commencé à apparaître dans les deux sociétés et dans les comptes bancaires liés à Gertler de diverses manières subtiles, notamment le nom d’une personne impliquée dans une fraude à la TVA sur le carbone ayant coûté 5 milliards d’euros à l’Union Européenne (UE).

Au total, entre juin 2018 et mai 2019, au moins 100 millions de dollars auraient transité par des comptes bancaires associés à ce réseau. Une grande partie de cette somme était libellée en dollars américains, malgré les sanctions américaines, et près de 70 % de cette somme a été déposée en espèces sur des comptes apparemment liés à Gertler ou à ses associés.

Parmi les différentes transactions révélées, au moins 21 millions de dollars ont été envoyés sur des comptes inconnus détenus en dehors de la RDC et 25 millions de dollars ont été envoyés à la société minière publique controversée de la RDC, la Gécamines. Gertler aurait apparemment utilisé des mandataires pour effectuer ces paiements à la Gécamines en échange de nouvelles licences minières, juste avant les élections de 2018. Cela rappelle les transactions que Gertler avait effectuées avec l’entreprise minière publique avant les élections de 2011 - un schéma qui a contribué à l’imposition de sanctions pour “corruption”.

Un mois après la publication de ce rapport, l’ONG américaine The Sentry avait révélé que des hommes d’affaires nord-coréens avaient également utilisé Afriland First Bank CD pour contourner les sanctions de l’ONU, de l’UE et des États-Unis à leur égard.

En février 2021, une deuxième série de révélations liées à Dan Gertler avait été dévoilée. Gradi Koko et Navy Malela, les deux lanceurs d’alerte à l’origine des révélations qui ont conduit à la publication du rapport, ont dévoilé leur identité au public. Respectivement ancien chef de la division d’audit interne de l’unité et contrôleur en charge du département d’audit et informaticien à la branche congolaise d’Afriland, les deux hommes avaient partagé avec PPLAAF et le consortium d’enquête des milliers de documents bancaires de fin 2017 à début 2019.

Le dévoilement de leur identité avait été suivi de publications fin février dans plusieurs médias tels que RFI, BloombergAfrica Confidential, Haaretz et Mail and Guardian, démontrant qu’Afriland First Bank CD avait permis à des proches de Dan Gertler de convertir des millions de dollars en euros en espèces. Une société liée à Dan Gertler, Western Financial Services, créée après sa mise sous sanction, aurait reçu un quart du total des prêts de la branche congolaise d’Afriland début 2019. Malgré la connaissance par PwC de liens étroits entre Gertler et cette société, son rapport sur les états financiers 2018 d’Afriland First Bank CD indiquait que les comptes de la banque étaient conformes aux principes comptables de la RDC.

Dans les coulisses de la publication de PPLAAF, il y a eu des menaces, des intimidations et du chantage contre les ONG et la presse. Avant la publication du rapport, les avocats de Gertler nous avaient envoyé une série de lettres, pendant plus de deux mois, comprenant des accusations mensongères contre Global Witness et PPLAAF et des menaces d’action en justice. La veille de la publication, des dizaines de vidéos conspirationnistes avait fleuri sur les réseaux sociaux congolais contre les deux organisations. Le rapport avait été suivi d’une plainte pénale contre les deux organisations et d’un procès en diffamation en Israël contre Haaretz. Les deux organisations ont évidemment critiqué cette tactique en la qualifiant de procédure-bâillon.

Gradi Koko et Navy Malela ont également l’objet de représailles. Ils ont été condamnés à mort et sont depuis contraints de rester en exil. Le 25 février 2021, à la veille de la publication des dernières révélations, les avocats d’Afriland ont tenu une conférence de presse à Kinshasa où ils ont fait savoir que les deux lanceurs d’alerte avaient été condamnés à mort par un tribunal de Kinshasa en septembre 2020, en plus d’avoir été condamnés à des peines de prison pour pas moins de huit charges différentes. Cette condamnation a été dénoncée par plusieurs organisations de la société civile et médias dont comme décrit dans Le Monde, Médiapart et RFI. Depuis lors, PPLAAF travaille activement à l’annulation de cette condamnation.

PPLAAF et son président ont fait l’objet d’autres menaces directes visant ouvertement à empêcher la publication. Des journalistes ont également été menacés : un journaliste de Haaretz travaillant sur l’enquête avait déclaré que Gertler avait menacé de “mettre un terme à sa carrière”.

C’était d’ailleurs pour lutter contre la corruption en RDC que des sanctions américaines avaient été imposées à Dan Gertler en 2017 et 2018. Cependant, le 15 janvier 2021, l’administration Trump avait discrètement accordé une licence permettant à Gertler et à ses entreprises d’accéder au système financier américain jusqu’au 31 janvier 2022. Cette mesure de dernière minute du gouvernement américain avait levé les sanctions imposées au milliardaire israélien Dan Gertler pendant un an, ce qui avait immédiatement suscité les critiques des membres du Congrès américain et de 30 ONG congolaises et internationales. Finalement, après avoir sa prise de fonction, le président Joe Biden a rétabli les sanctions économiques américaines contre le milliardaire israélien.

A la suite des publications, PPLAAF avait mené une campagne en RDC aux côtés de la coalition “Le Congo n’est pas à vendre” afin de militer pour l’adoption de mesures concrètes. Cette campagne comprenait une campagne sur les réseaux sociaux et un appel à la réforme du secteur bancaire. Le lanceur d’alerte soutenu par PPLAAF, Jean-Jacques Lumumba, a été l’un des principaux porte-parole de la campagne durant cette période.

Les révélations ont été largement couvertes par les médias internationaux et des membres de PPLAAF ont été interviewés sur TV5MONDE, RFI et Deutsche Welle. Le coordinateur de PPLAAF en Afrique de l’Ouest, Fadel Barro, est intervenu pour expliquer comment de telles pratiques de corruption exposent les économies africaines à un grave danger.

En septembre 2020, le prix Nobel Denis Mukwege et le porte-parole du mouvement « Congo n’est pas à vendre », Jean-Claude Mputu, ont assisté à la commission des droits de l’homme du Parlement européen et ont demandé la protection des lanceurs d’alerte et la fin de l’impunité au Congo. Plusieurs députés européens ont regretté que les auteurs de corruption puissent poursuivre leurs activités commerciales au sein de l’Union européenne.